Par Poncelin de Raucourt Fine Arts
Maurice DUPUIS
(Gand, 1882-1959)
Vieilles façades (Oude gevels), 1906
Fusain sur papier, monogrammé « MD » et daté en bas à droite
29,5 × 24,5 cm
Provenance
Ancienne collection Paul Eeckhout, directeur du musée des Beaux-Arts de Gand de 1948 à 1982, d’après l’étiquette conservée au dos.
Exposition
Gand, Museum voor Schone Kunsten, Hulde aan Maurice Dupuis 1882-1959, du 1er mai au 13 juin 1982, n° 77, d’après l’étiquette d’exposition au dos.
Une rue s’enfonce entre de hautes façades, tandis qu’une lanterne, portée par les volutes d’une ferronnerie, se détache sur un mur plus clair. De ce motif apparemment modeste, Maurice Dupuis tire une composition d’une belle intensité. La diagonale de la chaussée entraîne le regard vers la profondeur, les ouvertures sombres rythment les architectures et les toitures se fondent dans l’ombre. Davantage qu’une description des lieux, le dessin propose une atmosphère : celle d’une ville ...
... silencieuse, dont les murs semblent retenir quelque chose des existences qui les ont traversés.
Le fusain joue ici pleinement de ses qualités propres. Tantôt dense et velouté, tantôt léger, laissant affleurer la tonalité chaude du papier, il donne aux surfaces une vibration presque tactile. Les détails sont choisis plutôt qu’accumulés : une porte cintrée, quelques fenêtres, la courbe d’une potence suffisent à faire surgir tout un monde. L’architecture conserve sa présence concrète, mais devient également le support d’une évocation poétique. Sans qu’il soit nécessaire de rattacher formellement la feuille au symbolisme, son atmosphère recueillie et ses formes partiellement absorbées par l’ombre invitent à la rapprocher de cette sensibilité fin-de-siècle qui voyait dans les lieux un prolongement de la vie intérieure.
Datée de 1906, l’œuvre appartient à la jeunesse de Dupuis. Une ancienne inscription, reproduite au dos de l’encadrement, indique qu’elle reçut cette année-là le premier prix du concours de vues urbaines de « Kunst en Kennis ». Fondée en 1895 pour les élèves et anciens élèves de l’Académie de Gand, cette association organisait des concours, des expositions et des conférences. La distinction replace ainsi le dessin dans le milieu de formation et d’émulation artistique où le jeune artiste développa son regard. Elle témoigne aussi de l’attention portée, dans ce contexte, à un sujet quotidien traité avec une véritable ambition plastique.
Peintre, dessinateur et graveur, Maurice Dupuis demeure étroitement associé à la vie artistique gantoise. Introduit très jeune à l’Académie dans l’entourage de Jean Delvin, il dut également travailler dans les ateliers de construction mécanique Phoenix, où il apprit le dessin technique. Son parcours réunit ainsi l’expérience concrète du métier et une pratique artistique poursuivie avec constance. Figures familières, intérieurs, natures mortes et scènes de rue occupent une place importante dans son œuvre. À travers ces sujets proches, Dupuis s’attache moins à l’anecdote qu’à la présence des êtres, à la matière des objets et à la qualité d’une atmosphère. Plusieurs de ses peintures sont aujourd’hui conservées au musée des Beaux-Arts de Gand, institution dont il fut lui-même conservateur.
L’histoire de cette feuille est intimement liée à celle du musée. Elle appartint en effet à Paul Eeckhout, qui dirigea l’institution de 1948 à 1982 et joua un rôle important dans l’enrichissement de ses collections. Cette provenance dépasse donc la seule mention d’un collectionneur privé : elle relie le dessin à un connaisseur particulièrement engagé dans la conservation et l’étude du patrimoine artistique gantois.
En 1982, année du centenaire de la naissance de Dupuis, le dessin fut présenté sous le numéro 77 à l’exposition que lui consacra le musée. Paul Eeckhout était également, avec Rik Clément, l’auteur du catalogue Hulde aan Maurice Dupuis 1882-1959. Le propriétaire de la feuille participait ainsi directement au travail de mémoire et de recherche consacré à l’artiste. Conservée au dos de l’encadrement, l’étiquette de prêt constitue le témoignage matériel de cette étape de son histoire.
Par sa maîtrise du fusain, son atmosphère et son parcours documenté, Vieilles façades offre une entrée sensible dans l’univers de Maurice Dupuis. Elle invite à découvrir, derrière un nom discret, un artiste capable de donner à un fragment de rue la densité d’un souvenir, et à retrouver cette attention aux lieux ordinaires qui constitue l’un des charmes du dessin européen au tournant du XXe siècle.
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