Par Stéphane Renard Fine Art
Ces douze dessins sont conservés dans un petit livre dont la reliure Romaine en maroquin est aux armes de Ferdinando Carlo Gonzaga (1652 – 1708), le dernier duc de Mantoue. Ils sont précédés d’un frontispice (exécuté à la plume et au lavis par une autre main), qui les attribue à Luca Giordano.
Dimensions (pour chaque dessin) : 21 x 13.5 cm / pour la reliure : 22.5 x 17 cm
Provenance : Ferdinando Carlo Gonzaga (Carlo III), duc de Mantoue
Nous pensons que cet étonnant livret datant du tout début du XVIIIème siècle pourrait être d’un cadeau diplomatique des autorités espagnoles (Naples dépendait alors de la couronne d’Espagne) à Ferdinando Carlo Gonzaga, le dernier duc de Mantoue. Il est revêtu d’une somptueuse reliure aux armes des Gonzague, commandée dans un atelier Romain, et s’ouvre par un frontispice (rédigé en italien et dessiné vraisemblablement à Naples) attribuant ces douze dessins à Luca Giordano, un important artiste napolitain qui ...
... séjourna à la cour d’Espagne entre 1692 et 1702.
Alors que ce frontispice indique que ces dessins auraient été réalisés pendant le voyage en Espagne de Luca Giordano, il ne mentionne pas la vraie source d’inspiration de ces dessins : la série des costumes espagnols réalisée vers 1550 par Enea Vico, un artiste originaire de Parme. Luca Giordano est d’ailleurs connu pour la versatilité de son style et par la facilité avec laquelle il imitait le style d’autres artistes. La qualité de ces dessins, qui renouvellent avec grâce et talent les personnages inventés par Enea Vico, nous amène à proposer de maintenir cette ancienne attribution à Luca Giordano.
1. Luca Giordano, un artiste versatile à la production immense
De son vivant, Luca Giordano jouissait d’une popularité tant en Italie qu’en Espagne, qui s’est effondrée après sa mort en raison de deux préjugés qui ont perduré jusqu’à une époque assez récente. Le premier consistait à associer sa rapidité surprenante en tant que peintre à l’idée que son œuvre était en quelque sorte superficielle, une accusation que lui lançaient sans cesse les défenseurs de l’esthétique néo-classique. Le second préjugé tenait à sa capacité remarquable à imiter les styles d’autres artistes, ce qui lui valut d’être considéré comme un simple copiste de peintres célèbres. Cette série de dessin pourrait d’ailleurs constituer une preuve à charge supplémentaire sur l’importance de son activité de copiste.
Selon ses premiers biographes, il apprit son métier dans le cercle d’artistes autour de Ribera, dont il a imité le style dans ses premières œuvres. Au cours d’un premier voyage décisif à Rome et à Venise, il étudia de près Véronèse, dont l’influence est visible tout au long de sa carrière ultérieure. À mesure que son style mûrissait, il fut également fortement influencé par des artistes tels que Mattia Preti, Rubens, Bernini et, surtout, Pietro da Cortona, dont il a tiré ses types physiques. Vers la fin des années 1670, il commença à peindre de grandes fresques . À partir de 1682, il peignit la coupole de la chapelle Corsini à l’église Santa Maria del Carmine à Florence, et surtout, les coupoles de la galerie et de la bibliothèque du palais Medici Ricardi dans cette même ville. En 1692, il fut appelé à Madrid pour réaliser les grandes décorations murales du monastère de l’Escorial, notamment celles de l’escalier et des voûtes de la basilique, où il travailla entre 1692 et 1694. La première de ces réalisations fut son œuvre la plus remarquable et fut étroitement supervisée par le roi Charles II en personne. Il enchaîna avec un projet plus modeste mais tout aussi important : le bureau et la chambre du monarque (aujourd’hui détruits) au palais royal d’Aranjuez. Giordano enchaîna ce projet avec des travaux au Casón del Buen Retiro (vers 1697), la sacristie de la cathédrale de Tolède (1798) et la chapelle royale de l’Alcázar de Madrid (aujourd’hui détruite), ainsi que l’église de San Antonio de Padoue. L’avènement de Philippe V en 1701 et le début de la guerre de Succession mirent fin à ces commandes royales, ce qui le conduisit à retourner définitivement à Naples en 1702. De là, il continua d’envoyer d’innombrables tableaux en Espagne. Il mourut à Naples en 1705, laissant derrière lui un nombre considérable d’œuvres et une fortune considérable.
2. Les costumes espagnols d’Enea Vico
Notre livret s’ouvre sur un élégant frontispice, dessiné à la plume et à l’encre qui figure le titre de l’ouvrage (Costume notevoli di Spagna disegnati a pastello da Luca Giordano Napoletano nel suo viaggio in quel regno - Costumes remarquables d'Espagne dessinés à la sanguine par Luca Giordano Napolitain lors de son voyage dans ce royaume) dans un encadrement architecturé, surmonté d’un blason figurant deux mains coupées.
Le texte du frontispice ne fait aucune référence à la source réelle de ces dessins : la suite de 95 estampes réalisées par 1550 par Enea Vico, un graveur italien. Ce graveur, médailleur, né à Parme en 1523, connut de son vivant une grande notoriété. Très jeune, il quitte sa patrie pour Rome où il devient l'élève de Thomas Barlachi, un graveur mais, avant tout, marchand d'estampes réputé et d'un commerce très étendu. En 1545, Vico quitte Rome pour Ferrare où il réalise des estampes à caractère religieux. Il est alors remarqué par Côme de Médicis qui le fait venir à Florence.
En 1550 il réalise un portrait de Charles-Quint. Enea Vico remit en personne ce portrait à l'Empereur dont il reçut deux cents écus. On peut donc supposer que la date de 1550 marque le passage de l'artiste en Espagne d'où il ramena un grand nombre de dessins. Par contre, nous n'avons pas d'indications précises sur son itinéraire ni sur la durée de son voyage. A son retour en Italie, Vico s’installe en 1563 à Ferrare, à la cour d’Alphonse II d’Este où il décède en 1567.
Le Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale de France conserve un remarquable ensemble des estampes de costumes espagnols produites après ce voyage. Il s'agit d'un recueil in 4°, relié en parchemin, comprenant 95 planches. Chacune des planches de Vico porte le nom de la figure qu'elle représente ainsi que celui de la province ou de la ville concernées : ces deux noms sont écrits en italien sur une tablette attachée à un petit arbre sec qui forme une fourche. Ces indications se trouvent en bas du dessin, soit à droite, soit à gauche. L’auteur de nos sanguines a d’ailleurs repris ces indications, mais en les inscrivant sur une sorte de phylactère également placé aux pieds de chaque personnage.
La comparaison entre les dessins attribués à Giordano et les estampes qui les ont inspirés témoigne à la fois d’une grande fidélité à ces estampes dans leur composition mais également d’une certaine souplesse dans la réalisation qui fait paraître les personnages plus naturels et moins figés que ceux gravés par Vico, comme l’illustrent les comparaisons présentées ci-dessous entre deux dessins de notre recueil et les estampes qui les ont inspirés.
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