Par Galerie Léage
France, époque Régence
Bronze ciselé et doré
Chacun des deux chenets, formant paire, figure un lion couché sur une base architecturée richement ornée. Les animaux, traités de manière symétrique, sont assis sur leur train arrière, la tête dressée et tournée de profil. Leur crinière, abondante et finement ciselée, se compose de mèches ondulées retombant sur les épaules. Ils reposent sur un socle incliné animé de volutes latérales et sont recouverts d’un tapis stylisé orné d’une feuille de refend et d’un gland de passementerie. L’ensemble prend place sur une moulure creuse.
La base adopte un plan rectangulaire à pans coupés et déploie un décor abondant. Sous la moulure supérieure, une bande godronnée court sur les quatre faces. Plus bas, une moulure creuse plus large et plus haute soutient une partie saillante, revêtue d’un riche décor ciselé sur fond guilloché. Sur la face antérieure, un mascaron de bélier occupe le centre, encadré de ...
... deux cornes d’abondance affrontées. Les faces latérales présentent des trophées d’armes où se mêlent lances, armes à feu et motifs de cuir découpé.
Cette partie saillante repose sur une nouvelle moulure creuse, elle-même soutenue par une moulure pleine ornée d’une frise de postes. À l’avant, les chenets prennent appui sur deux pieds en volutes terminées par un mascaron figurant un lion rugissant. Ces doubles volutes, qui s’épanouissent à l’angle, rejoignent la partie saillante et contribuent à la richesse de l’ensemble.
L’usage des chenets au XVIIIe siècle
Chefs-d’œuvre incontestables du bronze d’ameublement français au XVIIIe siècle, les chenets expriment le luxe et le raffinement des intérieurs. Avec leur barre de fer, leur grille à bûches et leurs accessoires tels que la pelle, les pincettes ou les tenailles, ils composent l’ensemble fonctionnel du foyer. Leur rôle pratique ne se limite pas au maintien des bûches : ils participent aussi à la mise en scène du feu, élément central de la vie domestique et de la sociabilité.
Au XVIIe siècle, les chenets apparaissent comme le premier objet mobilier listé dans les inventaires parisiens, ce qui témoigne de leur valeur symbolique et de leur place privilégiée dans la hiérarchie du mobilier. Réalisés alors en argent ou en cuivre, ils relèvent d’une catégorie particulièrement luxueuse. Au cours du règne de Louis XV, le bronze se substitue progressivement à ces métaux précieux. Cette évolution favorise un travail de modelage et de ciselure toujours plus perfectionné, orienté vers une recherche d’élégance et de raffinement. Au XVIIIe siècle, les intérieurs connaissent une transformation profonde. L’aspiration croissante au confort s’accompagne d’une multiplication des cheminées, adaptées à des espaces plus intimes et plus faciles à chauffer. À côté des grandes salles de réception, apparaissent des pièces réservées au retrait et à la conversation, comme les cabinets, les petits appartements ou les boudoirs. Dans ces lieux raffinés, les cheminées de dimensions réduites reçoivent des chenets proportionnés, dont la finesse de l’ornementation s’accorde avec le caractère élégant et feutré de ces espaces.
La lumière du feu, jouant sur les surfaces polies et ciselées, accentue encore la richesse de ces objets, qui deviennent un support de prédilection pour l’expression décorative. Suivant les tendances esthétiques du temps, les formes adoptent des lignes rocaille ou s’inspirent de thèmes mythologiques et naturalistes. Sous Louis XVI, les modèles évoluent vers une esthétique plus géométrique et symétrique, où dominent les cannelures, les guirlandes végétales et les motifs néoclassiques, en harmonie avec l’architecture et le mobilier de l’époque.
L’usage des chenets s’inscrit donc dans un double registre : technique et décoratif d’une part, social et symbolique d’autre part. La paire étudiée, datée de l’époque de la Régence et de petites dimensions, illustre pleinement cette évolution. Elle était probablement destinée à orner la cheminée d’un boudoir ou d’un petit salon, espaces caractéristiques de l’aspiration au confort et de l’intimité recherchée au début du XVIIIe siècle. Le choix du lion comme motif décoratif inscrit ces chenets dans une iconographie riche, tout en s’accordant à la finesse et à l’élégance propres à ce type de mobilier.
Le thème du lion dans les arts décoratifs au XVIIIe siècle
Symbole royal par excellence, associé au pouvoir et à la sagesse depuis la plus haute Antiquité, incarnation traditionnelle de la Force, de la Valeur et du Courage, motif héraldique très prisé, le lion est omniprésent dans l’iconographie versaillaise. Si Louis XIV ne le revendique pas comme emblème personnel car l’animal est déjà l’apanage du roi d’Espagne, il le fait néanmoins représenter dans l’ensemble des décors peints et sculptés du château. Image de la magnanimité royale, nous le retrouvons notamment sur le panneau central du salon d’Apollon, dans les grands appartements du Roi. Il figure également à plusieurs reprises dans les différents programmes iconographiques allégoriques conçus dans le cadre de la Grande Commande de Louis XIV en 1674 (les Signes du Zodiaque, Les Quatre Éléments, Les Heures du Jour et de la Nuit, Les Parties du Monde, Les Tempéraments de l’Homme), ainsi que parmi les quelques trois cent trente animaux sculptés au naturel dans le Labyrinthe des jardins royaux.
Le traitement au naturel, perceptible aussi dans cette paire de chenet, est caractéristique des XVIIe et XVIIIe siècles français, nourris par les publications des sommes encyclopédiques d’Histoire naturelle de Claude Perrault (Mémoires pour servir à l’histoire naturelle des animaux, deux volumes, Paris, 1671-1676) et de Buffon (L’Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roi, trente-six volumes, Paris, 1749-1804). Ces ouvrages, en harmonie avec l’esprit des Lumières, sont richement illustrés de planches anatomiques d’animaux observés à la Ménagerie de Versailles, qui inspirèrent durablement artistes et artisans. Dans le domaine des arts décoratifs, on observe d’ailleurs, dès le dernier tiers du XVIIe siècle, le développement d’un bestiaire hybride, où se mêlent animaux réels, fantasmés et créatures mythologiques.
À partir des années 1760, le retour au classicisme relance le succès du motif du lion dans tous les domaines. Déjà associé au vocabulaire iconographique du règne personnel de Louis XIV, comme en témoignent les bronzes dorés des meubles d’André-Charles Boulle ou encore les gravures du mobilier d’argent disparu, il retrouve alors une place centrale dans le répertoire décoratif. Le néoclassicisme, tout en atténuant la valeur symbolique attachée au roi des animaux, continue de l’exploiter abondamment dans les arts décoratifs, sous la forme de pattes, griffes, mufles, dépouilles ou figures entières déclinées sur porcelaines montées, mobilier et bronzes dorés.
Bibliographie :
Hans Ottomeyer et Peter Pröschel, Vergoldete Bronzen. Die Bronzearbeiten des Spätbarock und Klassizismus, Vol I.