Par Poncelin de Raucourt Fine Arts
Attribué à Domenico Maria Canuti (Bologne, 1625 – 1684)
Étude d’un nu masculin assis, probablement un satyre
Sanguine sur papier
Porte une inscription Carracci en bas à gauche ; porte également le cachet de collection de Giuseppe Vallardi, Milan, Lugt 1223, en bas à gauche.
45,5 × 31 cm
Exécuté vers 1665
Provenance
Giuseppe Vallardi, Milan (1784–1863), Lugt 1223 ;
Collection particulière, Royaume-Uni ;
Collection particulière, France.
Longtemps associé aux Carracci, comme l’indique l’ancienne inscription Carracci en bas à gauche, ce vigoureux dessin à la sanguine se comprend aujourd’hui plus justement comme une œuvre de Domenico Maria Canuti, ou très proche de lui, l’un des dessinateurs bolonais les plus accomplis de la seconde moitié du XVIIe siècle. L’attribution traditionnelle aux Carracci n’est toutefois pas dénuée de fondement : la pose, l’étude concentrée de l’anatomie ainsi que le type de figure assise, presque ...
... satyrique, relèvent pleinement de l’héritage visuel de l’Académie des Carracci. En revanche, l’ampleur de l’exécution, le modelé estompé et atmosphérique, ainsi que le traitement sculptural mais adouci du corps masculin éloignent cette feuille d’Annibale ou de Ludovico Carracci vers 1600 pour la rapprocher du langage baroque plus ample développé par Canuti dans les années 1660.
Formé à Bologne, Canuti acquit une renommée particulière comme peintre de vastes cycles décoratifs. Il travailla à Rome au début des années 1650 puis de nouveau dans les années 1670, développant un langage pictural particulièrement adapté aux grandes décorations à fresque, aux plafonds peints et aux compositions architecturales illusionnistes. Son style graphique de maturité est indissociable de cette ambition décorative. Même dans une simple étude de figure, le corps est conçu de manière monumentale, presque comme une masse architecturale, structuré par de fortes diagonales et une impression de poids se projetant dans l’espace.
La figure représentée ici, assise, un genou relevé et un pied posé en avant sur un bloc ou une corniche, n’est pas traitée comme un simple nu académique. La tête, lourde et plongée dans l’ombre, les cheveux et la barbe esquissés par de larges passages estompés, ainsi que la pose ramassée, confèrent à la figure un caractère nettement bachique ou satyrique. C’est précisément ce qui explique l’ancienne association avec les Carracci : les études d’Annibale pour les satyres de la Galerie Farnèse, notamment le Nu masculin assis conservé au Museum Boijmans Van Beuningen, ont établi ce puissant type de figure masculine assise au sein de la tradition bolonaise. Canuti reprend toutefois cet héritage pour le traduire dans un langage plus tardif, plus pictural et plus théâtral.
Une comparaison particulièrement pertinente peut être établie avec la feuille de Canuti intitulée Feuille d’études : un homme nu assis, une tête de jeune homme et une tête caricaturale d’un joueur de flûte, conservée au J. Paul Getty Museum, datée vers 1669–1671 et exécutée à la sanguine. Cette feuille révèle le même intérêt pour une figure masculine assise et compacte, modelée par les tons chauds de la sanguine, dont les contours se resserrent par endroits avant de se dissoudre dans des passages estompés. Le rapprochement est important non seulement sur le plan technique, mais aussi psychologique : dans les deux dessins, la figure apparaît méditative, presque mélancolique, plutôt que posée avec la clarté classique.
Une autre comparaison significative est offerte par l’Étude d’un homme assis sur un rebord, les mains liées derrière le dos, conservée au Nationalmuseum de Stockholm et datée de 1669–1671. Réalisé à la pierre noire et à la sanguine avec rehauts de blanc, ce dessin illustre parfaitement la manière caractéristique de Canuti de représenter un modèle assis sur un support bas, en construisant le corps par de puissantes masses et des contours fragmentés plutôt que par un dessin linéaire continu. La feuille de Stockholm, proche également par ses dimensions (36,7 × 29,8 cm), confirme l’intérêt récurrent de l’artiste, à cette période de sa carrière, pour de grandes études de nus masculins à forte présence physique.
Plus convaincante encore est la comparaison avec le Nu masculin assis du Nasjonalmuseet d’Oslo, aujourd’hui catalogué comme attribué à Domenico Canuti mais autrefois donné à Annibale Carracci « par une tradition erronée ». Cette œuvre constitue un parallèle particulièrement éclairant avec la présente feuille : un robuste nu bolonais du XVIIe siècle, longtemps absorbé par le prestige du nom des Carracci, mais qui trouve une attribution plus juste dans le contexte du renouveau carraccesque incarné par Canuti.
Le British Museum conserve également un ensemble instructif de dessins de Canuti ou qui lui sont attribués. Parmi eux figure une feuille cataloguée comme Attribuée à Domenico Maria Canuti, autrefois attribuée à Annibale Carracci, exemple révélateur de la confusion historique fréquente entre les deux artistes. Une autre feuille du British Museum, Taddeo Pepoli élu prince, exécutée à la sanguine avec lavis brun rouge sur papier gris et datée de 1666, est liée aux fresques réalisées par Canuti au Palazzo Pepoli Campogrande à Bologne. Bien que relevant d’une composition décorative plutôt que d’une étude académique, elle témoigne de l’usage de la sanguine par l’artiste dans la préparation de ses grands programmes monumentaux.
L’ancienne inscription Carracci doit donc être interprétée comme une attribution ancienne plutôt que comme une signature. Elle désigne correctement la famille artistique de cette feuille — bolonaise, carraccesque et issue de la pratique du dessin d’après nature — sans pour autant en identifier avec précision l’auteur. La facture plus ample, les estompes profondes du modelé, la monumentalité baroque de la figure ainsi que les rapprochements avec les études de Canuti exécutées vers 1665–1671 plaident en faveur d'une attribution à Domenico Maria Canuti.
La provenance Vallardi renforce encore l’intérêt historique de cette feuille. Giuseppe Vallardi fut l’un des plus importants marchands et collectionneurs milanais de dessins de maîtres anciens au XIXe siècle. Son cachet de collection, répertorié sous le numéro Lugt 1223, se rencontre fréquemment sur des dessins italiens de premier ordre. La présence de ce cachet, associée à l’ancienne inscription Carracci, montre que ce dessin avait déjà été reconnu très tôt comme une feuille bolonaise de qualité et intégré à une collection de référence.
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