Par Galerie Alexandre Piatti
Cette colonne romane en marbre, datée du XIIe siècle et provenant de l’aire de Lucques, se présente comme un élément sculpté élancé entièrement décoré de rinceaux en relief. Le décor se déploie verticalement le long du fût, structuré par un enroulement continu de tiges végétales formant des volutes.
Le motif principal est un rinceau continu qui s’enroule en spirale ascendante le long de la colonne. Contrairement à des compositions plus rigides, ici les tiges ne sont pas strictement symétriques : elles ondulent avec souplesse, formant des volutes irrégulières qui rythment la surface. Ces enroulements semblent presque s’adapter à la verticalité du support, guidant naturellement le regard de bas en haut.
À l’intérieur de ces boucles végétales apparaissent plusieurs oiseaux, sculptés en léger relief. Ils ne sont pas simplement posés sur le décor : leurs corps s’inscrivent dans les courbes mêmes des rinceaux. Ils occupent une place ...
... essentielle : loin d’être de simples motifs décoratifs, ils participent à une symbolique forte dans l’imaginaire médiéval. Leurs ailes, à l’image des représentations angéliques, évoquent la légèreté de l’esprit par opposition à la pesanteur du monde matériel. Ainsi, le motif de l’oiseau peut être interprété comme une allusion à l’élévation spirituelle, thème central dans l’art roman.
Le décor ne se limite pas à ces figures aviaires : on distingue également des têtes de griffons intégrées dans le réseau végétal. Ces créatures hybrides associant la force terrestre du lion et l’élévation céleste de l’aigle, renforce la dimension symbolique du décor en incarnant à la fois la dualité entre terre et ciel, la vigilance protectrice et, dans le contexte chrétien, une allusion à la double nature du Christ. Dans l’ascension suggérée par la colonne, les têtes de griffons, créatures hybrides entre terre et ciel, apparaissent comme des figures intermédiaires accompagnant cette élévation et incarnant le passage du monde matériel au monde spirituel.
Les feuilles et les fruits se greffent directement aux tiges des rinceaux, en constituent les extrémités et en enrichissent les enroulements. Elles évoquent des formes dérivées de l’acanthe antique, mais avec une simplification typique de l’art roman, passant alternativement au-dessus ou au-dessous, créant un effet de mouvement continu et une densité ornementale. Les volutes s’organisent selon une logique décorative où la fantaisie du sculpteur joue un rôle important, tout en respectant une certaine cohérence dans l’enchaînement des formes.
L’ensemble correspond pleinement au motif du « tralcio abitato » (rinceau habité), où le rinceau devient un espace vivant, peuplé de créatures. Inscrit dans une tradition ancienne dont les origines remontent à l’art grec, notamment avec le motif de l’acanthe, avant de se développer dans l’art romain, en particulier dans les frises augustéennes, ce type de décor est ensuite transmis et transformé dans l’art paléochrétien et byzantin. Ici, la fusion entre végétal et animal est particulièrement réussie : oiseaux et griffons ne perturbent pas l’ordre décoratif, ils en font partie intégrante.
Enfin, la verticalité de la colonne, combinée à ce décor ascendant, peut renforcer une lecture symbolique. Le rinceau lui-même peut être compris comme une métaphore du cheminement spirituel, fait de détours et d’épreuves, tandis que les créatures qui l’habitent les oiseaux et griffons accompagnent cette élévation. L’ensemble interprète une image du passage du monde terrestre vers le monde spirituel, caractéristique de la pensée et de l’esthétique de l’art roman.
Nous pouvons la comparer avec les demi-colonnes du portique de l’église San Martino de Lucques, qui constituent l’un des éléments les plus caractéristiques de l’architecture romane lombarde. Intégrées à de puissants piliers composites, elles rythment la façade tout en renforçant l’impression de verticalité et de monumentalité de l’ensemble. Leur disposition témoigne d’une recherche d’équilibre entre la masse architecturale et l’ornementation, typique du vocabulaire roman.
De la même manière, les demi-colonnes de notre édifice participent à la structuration visuelle de la façade en créant un jeu d’ombres et de reliefs qui anime la surface murale. Celles de San Martino s’inscrivent dans un système monumental destiné à soutenir de vastes arcades. Cette comparaison met en évidence la permanence de ce motif décoratif dans l’art roman, où la demi-colonne ne constitue pas seulement un élément de soutien, mais aussi un moyen d’organiser l’espace et d’accentuer le caractère solennel de l’édifice.
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