Par Galerie Alexandre Piatti
Saint Jacques le Majeur est représenté frontalement en pèlerin, dans un relief en marbre blanc de format presque carré. La figure est traitée en très haut relief, avec une forte saillie du visage, de la barbe et des mains, tandis que les différents attributs se déploient sur plusieurs plans. L’homme, mûr, barbu et chevelu, tient de la main gauche un livre fermé – probablement le livre des Évangiles, attribut des apôtres – et saisit de la main droite un long bâton disposé en diagonale, appelé bourdon de pèlerin. Derrière son épaule apparaît distinctement son chapeau de pèlerin, croisé par le bâton. La réunion de ces attributs — livre, bourdon et chapeau — permet d’identifier avec assurance le saint comme Jacques le Majeur, représenté dans sa qualité de pèlerin. La coquille, attribut traditionnel du saint, n’est pas clairement visible, mais son absence n’empêche pas l’identification lorsque les autres attributs jacquaires sont aussi ...
... nettement présents.
La composition se distingue par une conception monumentale particulièrement affirmée. La diagonale du bâton anime une figure par ailleurs frontale, tandis que le croisement des attributs derrière l’épaule crée une succession de plans et accentue la profondeur du relief. Le visage, la barbe et les mains sont projetés avec force vers le spectateur. Les mains, d’une finesse d’exécution remarquable, retiennent particulièrement l’attention par le traitement délicat des doigts, des articulations et des veines saillantes, rendues avec une précision naturaliste exceptionnelle malgré la monumentalité générale de la figure. La barbe et les cheveux sont traités en grandes masses parcourues de sillons profonds plutôt qu’en un rendu détaillé du poil, tandis que le visage se caractérise par des paupières supérieures lourdes, des orbites profondément enchâssées, un nez puissant, une bouche compacte et des sillons nasogéniens marqués. Cet ensemble de traits appartient pleinement au langage de la sculpture bresciane de la première décennie du XVIe siècle, et l’équilibre entre puissance monumentale et raffinement du détail constitue l’une des qualités les plus remarquables du relief.
Ces caractéristiques rapprochent directement le relief de la production de Gasparo Cairano et de son entourage immédiat. Actif à Brescia à partir de 1489 et documenté jusqu’en 1513, Cairano compte parmi les principaux sculpteurs de la ville à la charnière des XVe et XVIe siècles. Le portail du Duomo de Salò, réalisé entre 1506 et 1509, fournit notamment un point de comparaison majeur : les figures de Saint Pierre et de Saint Jean-Baptiste qui lui sont attribuées présentent une construction des visages, des barbes et des volumes particulièrement proches de celle observée ici. Le même langage se retrouve dans les Apôtres de San Pietro in Oliveto à Brescia, ensemble de bustes en marbre réalisé au début du XVIe siècle et attribué à Cairano et à ses collaborateurs. Il faut ici également noter que le traitement qu’il fait de la main et plus particulièrement des doigts est caractéristique de son travail : des doigts particulièrement fins et longilignes, relevant d’une délicatesse rare.
La comparaison avec le Compianto sul Cristo morto, étudié par Vito Zani en 2022, est également éclairante pour la construction des physionomies. L’intérêt de cette comparaison réside dans la continuité du traitement des yeux, du nez, de la bouche, de la barbe et des volumes du visage plutôt que dans une simple ressemblance générale. Le Compianto doit toutefois être considéré comme un élément de comparaison stylistique, tandis que les figures du portail de Salò et les Apôtres de San Pietro in Oliveto constituent des références plus solides pour situer le relief dans l’environnement artistique de Cairano. D’autres rapprochements, notamment avec la Pietà à cinq figures du Castello Sforzesco, l’Arca di Sant’Apollonio à Brescia et la Madonna in trono con il Bambino indicando il libro, complètent ce corpus et renforcent la cohérence de l’attribution bresciane.
L’oeuvre est ainsi à situer à Brescia, en Lombardie orientale, vers 1505–1515, avec une préférence pour les années 1507–1512, période particulièrement cohérente avec les rapprochements établis avec les chantiers de Cairano. De plus, son format presque carré, son fond conservé et son traitement en relief fortement saillant indiquent qu’elle a été conçue pour s’intégrer à un ensemble plus vaste, vraisemblablement architectural. La construction du relief montre en outre que la figure était destinée à être regardée depuis un point de vue situé en contrebas et légèrement à droite : observé frontalement, le Saint Jacques présente une légère déformation des proportions, qui se corrige lorsque l’oeuvre est regardée depuis cet angle privilégié. Cette correction optique indique un emplacement élevé, probablement au sein d’un dispositif architectural, et une présentation conçue pour être vue principalement depuis la droite.
Iconographiquement, Saint Jacques le Majeur réunit les figures de l’apôtre, du martyr et du pèlerin. Fils de Zébédée, frère de saint Jean l’Évangéliste et l’un des disciples les plus proches du Christ, il assiste notamment à la Transfiguration et à l’Agonie au jardin de Gethsémani. Il est le premier des Douze Apôtres à mourir martyr, exécuté à Jérusalem sur ordre d’Hérode Agrippa vers 44. À cette histoire apostolique s’ajoute, à partir du Moyen Âge, la grande tradition jacquaire : selon celle-ci, Jacques aurait évangélisé l’Espagne et son corps aurait ensuite été transporté en Galice, où son tombeau fut retrouvé à Compostelle, faisant de la ville l’un des principaux centres de pèlerinage de la chrétienté occidentale. Cette tradition, même si certains de ses épisodes demeurent historiquement discutés, a profondément marqué son iconographie. Dans notre relief, l’association iconographique est particulièrement significative : le bourdon et le chapeau font de Jacques l’incarnation du pèlerin en chemin, tandis que le livre renvoie à la transmission de la foi. Il apparaît ainsi à la fois comme apôtre, témoin du Christ et guide spirituel, incarnant la figure du chrétien en marche vers le lieu saint et, plus largement, vers le salut.
Par son sujet clairement identifiable, sa qualité d’exécution et surtout son langage sculptural, ce Saint Jacques le Majeur constitue un témoignage particulièrement représentatif de la sculpture bresciane du début du XVIe siècle.
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