Par Franck Baptiste Paris
Paire de gaines en bois de chêne sculpté, laqué crème et rechampi à la feuille d'or. De forme balustre, elle présente un fût galbé reposant sur une base moulurée surmontée d'un plateau à pans coupés dans lequel est encastré une tablette en marbre rouge « levanto ».
La totalité de la surface des gaines est ornée d'un décor particulièrement raffiné, finement sculpté de frises de palmettes courant sur les bords des plateaux, de godrons, de chutes de feuilles d'acanthe, de coquilles et de faisceaux hérités de l’ornemaniste Jean Bérain.
La partie centrale de chaque gaine est ornée d'un trophée suspendu à un nœud de ruban. La première présente une allégorie de la Force, composée d'une couronne murale à trois tours se détachant sur un fond de branches de chêne, symbole de puissance et de constance. La seconde figure une allégorie de la Justice, associant une balance, un glaive et une couronne royale sur un fond de rameaux d'olivier, emblèmes de ...
... l'équité tempérée par la paix.
Très bel état de conservation, dorure et laque d’origine. Petite restauration d’usage à la laque.
Travail Parisien d’époque Louis XV vers 1740-1750.
Dimensions :
Hauteur : 130 cm ; Largeur : 42 cm
Provenance : Sotheby's, Monaco, 3 July 1993, Lot 175
Notre avis :
La paire de gaines que nous présentons se distingue par une qualité d'exécution tout à fait exceptionnelle. Leur silhouette élégamment galbée, encore empreinte de l'esprit Régence, est enrichie d'un décor sculpté d'une remarquable finesse inspirés des dessins de Bérain. Chaque détail est traité avec une précision et une vigueur peu communes, révélant la main d'un sculpteur de tout premier ordre. Cette virtuosité est encore renforcée par l'emploi d'un bois de chêne particulièrement dense, caractéristique des ouvrages exécutés dans les grands ateliers de la capitale. Par la qualité de leur dessin comme par leur exécution, ces gaines s'inscrivent incontestablement parmi les plus belles productions parisiennes de la première moitié du XVIIIème siècle.
Plus remarquable encore est leur programme iconographique. Loin d'un simple décor d'ornement, chaque gaine est enrichie d'un trophée allégorique suspendu à un nœud de ruban. L'une célèbre la Justice, au moyen d'une balance et des attributs de l'autorité judiciaire ; l'autre exalte la Force, à travers une composition réunissant des tours fortifiées et des branches de chêne. L'association de ces deux vertus cardinales dépasse largement le cadre d'un décor civil. Elle appartient au langage symbolique des institutions de l'État sous l'Ancien Régime, où Justice et Force incarnent les deux fondements de l'autorité souveraine. Un tel programme décoratif évoque davantage un Palais de Justice, un hôtel de la haute magistrature ou un édifice de l’administration royale.
La qualité exceptionnelle de la sculpture invite naturellement à rapprocher cette œuvre des ateliers des Bâtiments du Roi, au sein desquels œuvraient les plus grands sculpteurs ornemanistes du XVIIIème siècle. Parmi eux, Jacques Verberckt (1704-1771), d'origine flamande, occupe une place majeure. Actif au service de la Couronne pendant plusieurs décennies, il participa à l'exécution des plus prestigieux décors de boiseries des résidences royales et imposa un vocabulaire ornemental d'une remarquable virtuosité, caractérisé par la profondeur des reliefs, la précision du modelé, la vigueur des trophées et une grande élégance dans le traitement des rubans, des feuillages et des attributs.
L'un des trophées présente notamment une couronne murale à trois tours, emblème étroitement associé à Madame de Pompadour, dont il constitue un discret mais évocateur rappel. Ce détail iconographique, associé à l'allégorie de la Force, renforce le caractère officiel et prestigieux du décor.
Cette référence prend d'autant plus de sens que Jacques Verberckt travailla précisément sous les ordres du frère de Mme de Pompadour, Abel-François Poisson de Vandières, alors directeur général des Bâtiments du roi tandis Madame de Pompadour en exerçait la surintendance.
Le sculpteur oeuvra aussi à titre personnel pour la marquise, notamment lors de l'aménagement du château de Bellevue ainsi que de l'hôtel d'Évreux. Les similitudes stylistiques observées ici, sûreté du dessin, relief puissant, équilibre des compositions et raffinement de la sculpture, permettent ainsi de situer cette œuvre dans l'environnement artistique des grands chantiers royaux des années 1740-1750. Conçues pour s'intégrer à un vaste ensemble de boiseries d'apparat, ces gaines devaient vraisemblablement supporter deux bustes représentant des figures liées à l'autorité royale, participant à un programme décoratif où architecture, sculpture et symbolique formaient un ensemble d'une parfaite cohérence.
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