Par Desmet Galerie
Cette belle et imposante statue de sanglier représenterait le mythique sanglier de Calydon. Elle reprend un original hellénistique en marbre, découvert à Rome et aujourd’hui conservé à la galerie des Offices, à Florence.
Le sanglier de Calydon compte parmi les créatures les plus redoutables de la mythologie grecque. Selon la légende, Œnée, roi de Calydon, ayant omis d’honorer Artémis — Diane chez les Romains — par des offrandes, la déesse envoya un sanglier féroce ravager les terres de son royaume. Nul n’osait affronter cette bête gigantesque, jusqu’à ce que Méléagre, fils du roi, réunisse un groupe de guerriers illustres pour l’abattre. Une lutte acharnée s’ensuivit, au cours de laquelle plusieurs chasseurs furent tués ou mutilés, avant que Méléagre ne terrasse enfin l’animal.
Maintes fois repris dans l’Antiquité, ce récit apparaît notamment chez Homère, Hésiode et le Pseudo-Apollodore. Sa version la plus célèbre et la plus ...
... développée demeure toutefois celle des Métamorphoses d’Ovide (VIII, 269 et suiv.). Le poète raconte comment Œnée, au terme d’une année d’abondance, offrit les prémices de ses moissons à Cérès, son vin à Bacchus et l’huile de ses oliviers à Minerve. Tous les dieux reçurent leur part d’honneurs, à l’exception de Diane, dont les autels restèrent délaissés. Blessée par cet oubli, celle-ci décida de se venger.
Ovide décrit alors un animal monstrueux, aussi grand que les taureaux des pâturages de l’Épire, et auprès duquel ceux de Sicile paraissaient petits. Ses yeux brûlaient de feu et de sang ; son cou était massif, ses soies rigides comme des hampes de lance. Une écume brûlante couvrait ses flancs, tandis que sa gueule semblait lancer des éclairs et que son haleine desséchait le feuillage. Il piétinait les jeunes cultures, détruisait les épis et anéantissait les espoirs des cultivateurs. Les habitants, terrifiés, ne se sentaient plus en sécurité qu’à l’abri des remparts.
Méléagre rassembla alors une troupe de héros animés par l’espoir de la gloire. Parvenus dans la forêt, ils tendirent leurs filets, lâchèrent leurs chiens et suivirent les traces de l’animal. Surgissant des bois, le sanglier se précipita sur eux avec la violence de la foudre, renversant les arbres et dispersant les chiens à coups de défenses. Les chasseurs lui opposèrent leurs lances, mais sa charge dévastatrice renversa Hippalmos et Pélagon, que leurs compagnons durent traîner à l’écart. Énésime, fils d’Hippocoon, fut mortellement atteint aux jambes. Nestor lui-même n’échappa à la bête qu’en prenant appui sur sa lance pour bondir dans un arbre voisin.
Méléagre lança finalement deux traits : le premier se ficha dans la terre, tandis que le second atteignit le dos du sanglier. Rugissant de douleur, la bête se retourna sur elle-même, la gueule écumante et ensanglantée. Le héros se précipita alors sur elle et lui enfonça son épée dans l’épaule. Les chasseurs saluèrent sa victoire et se pressèrent autour de la dépouille, partagés entre l’admiration et l’effroi. Craignant encore de toucher le monstre, chacun trempa néanmoins sa lame dans son sang.
Depuis sa découverte à Rome, au début du XVIe siècle, la statue hellénistique a connu une immense popularité. Si les témoignages divergent quant aux circonstances et à la date exacte de sa mise au jour, ils s’accordent pour en attribuer la découverte à un certain Paolo Ponti et pour y reconnaître le sanglier de Calydon. Selon un récit ancien, elle aurait été exhumée avec d’autres figures composant une scène de chasse.
Après avoir séjourné dans la cour de Paolo Ponti à Rome, le Sanglier, également appelé Il Cinghiale, fut transféré à Florence avant 1568. Offert par le pape Pie IV à Cosme Ier de Médicis, il était installé aux Offices en 1591. À la fin du XVIe siècle, deux chiens furent placés à ses côtés, tandis qu’une statue de Méléagre lui faisait face dans l’attitude de l’attaque, évoquant ainsi le célèbre épisode mythologique.
L’œuvre suscita très tôt une vive admiration. Dans son ouvrage consacré aux statues antiques de Rome, publié en 1556, Aldrovandi la comptait parmi les sculptures les plus remarquables de la ville. Ponti aurait d’ailleurs refusé une somme considérable pour s’en séparer. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les voyageurs ne cessèrent d’en louer le naturalisme. Nicolas Coustou en proposa une interprétation, tandis que Foggini en réalisa une copie pour Louis XIV. Son succès fut tel que la plupart des collections de reproductions de sculptures célèbres en possédaient un exemplaire, grandeur nature ou en réduction, en bronze, en céramique ou en plâtre.
En 1762, un incendie endommagea le Sanglier, lui faisant perdre une partie de sa splendeur. Avant même ce sinistre, cependant, sa renommée avait été éclipsée par celle de la copie du sculpteur Pietro Tacca. Élève de Giambologna, Tacca reprit l’atelier de son maître en 1608 et lui succéda comme sculpteur de cour des Médicis. S’inspirant de l’original conservé aux Offices, il se donna pour ambition de le surpasser.
De cette entreprise naquit Il Porcellino, la célèbre sculpture en bronze associée au Mercato Nuovo de Florence. Commandée par le grand-duc Cosme II de Médicis, cette œuvre témoigne d’un réalisme saisissant. Le sanglier repose sur un socle orné de plantes et d’animaux, qui enrichit l’évocation de son milieu naturel.
Son groin, rendu brillant par les caresses incessantes des passants, témoigne de la fascination durable qu’exerce la sculpture. Le contraste entre la puissance sauvage de l’animal et l’attrait presque familier de sa représentation contribue à son charme. Hans Christian Andersen en fit même le sujet de l’un de ses contes, prolongeant ainsi dans la littérature la fortune de cette œuvre emblématique.
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