Par Desmet Galerie
Considéré comme le plus grand sculpteur français de son temps, François Girardon joua un rôle déterminant dans l’émergence du style classique de la sculpture académique, qui occupa une place centrale sous le règne du Roi-Soleil, Louis XIV, et influença des générations d’artistes en France et au-delà. Après s’être formé à Paris et à Rome, Girardon fut reçu en 1657 à l’Académie royale, présentant comme morceau de réception un médaillon ovale en marbre représentant la Vierge de douleur, aujourd’hui conservé au musée du Louvre. Son statut de premier sculpteur de France se manifeste dans deux commandes particulièrement prestigieuses : le monument funéraire du cardinal de Richelieu, dans la chapelle de la Sorbonne à Paris, et le monument destiné à la place Louis-le-Grand, aujourd’hui place Vendôme, malheureusement détruit pendant la Révolution française. Jouissant d’un grand succès tout au long de sa carrière, Girardon réalisa, sous le ...
... patronage royal, d’importants groupes sculptés pour les résidences du Louvre et de Versailles. Il gravit rapidement les échelons de l’Académie, dont il fut nommé chancelier en 1695.
Le bronze présenté ici compte parmi les compositions les plus spectaculaires et les plus élaborées de Girardon. Il fut également exécuté en marbre pour le projet du Parterre d’Eau des jardins de Versailles, qui ne fut jamais achevé tel qu’il avait été conçu. À la fois hommage aux chefs-d’œuvre les plus célèbres des générations précédentes — L’Enlèvement des Sabines de Giambologna, dit Jean de Bologne, dans la Loggia dei Lanzi à Florence, achevé en 1583, et L’Enlèvement de Proserpine du Bernin, datant de 1622 et conservé à la Galerie Borghèse à Rome — et affirmation audacieuse de son ambition artistique, ce tour de force de Girardon représente l’épisode de la mythologie antique où le dieu Pluton enlève Proserpine et l’emporte dans son royaume, les Enfers, pour en faire son épouse, tel que le raconte Ovide au livre V des Métamorphoses. La version en marbre, achevée par Girardon en 1699, avait été commandée par Louis XIV dès 1677. Elle devait s’inscrire dans une série de quatre groupes monumentaux représentant des enlèvements et symbolisant les quatre éléments, cette composition incarnant le feu par le lien de Pluton avec les Enfers.
La richesse de sa patine confère à ce bronze un caractère incomparable. Il se distingue des autres versions posthumes par la préservation de sa patine laquée aux tonalités dorées et rouges. Au gré des variations de lumière, le bronze prend vie et révèle toute la grandeur du modèle créé par le maître.
La vivacité des bras tendus de Proserpine et le soin minutieux apporté à l’ensemble des formes, des anatomies musclées aux drapés fluides, permettent au spectateur de saisir pleinement la monumentalité de l’entreprise de Girardon. La composition témoigne de sa maîtrise déjà mûre, assurée et pleinement affirmée du vocabulaire classique, nourrie des enseignements du baroque italien et réinterprétée dans un langage qui lui est propre. Le point de vue principal met l’accent sur le mouvement vigoureux de Pluton, qui saisit Proserpine tout en enjambant sa compagne Cyané. Le visage du dieu est résolu et impassible ; son corps, ferme et droit. À l’inverse, la figure de Proserpine dessine une ligne sinueuse et agitée qui traduit son trouble intérieur. Ce mouvement, associé à la tête détournée de Proserpine, invite également le regard à explorer le bronze sous de nouveaux angles, tant sur les côtés qu’en direction de Cyané, accroupie. Ainsi, la sculpture de Girardon est conçue pour se dévoiler progressivement aux yeux du spectateur, telle une symphonie de dynamisme et d’équilibre, de puissance et de grâce, incarnés par Pluton et Proserpine.
G. Bresc-Bautier et G. Scherf (dir.), Cast in Bronze: French Sculpture from the Renaissance to Revolution, catalogue d’exposition, musée du Louvre, Paris ; Metropolitan Museum of Art, New York ; J. Paul Getty Museum, Los Angeles, 2009, n° 68.
Europäische Barockplastik am Niederrhein: Grupello und seine Zeit, catalogue d’exposition, Kunstmuseum, Düsseldorf, 1971, n° 334, p. 368–369, pl. 215.
F. Souchal, « La Collection du Sculpteur Girardon d’après son Inventaire après décès », Gazette des Beaux-Arts, vol. LXXXII, Paris, 1973, p. 1–112.
F. Souchal, French Sculptors of the 17th and 18th Centuries: The Reign of Louis XIV, Oxford, 1981–1993, vol. II, n° 42, p. 41–43 ; volume supplémentaire, Londres, 1993, n° 42, p. 102–104.
A. Maral, Girardon, le Sculpteur de Louis XIV, Paris, 2016, p. 428, 450, 511 ; ill. p. 449.
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