Par Desmet Galerie
Pietro Tacca fut le principal assistant de Giambologna (1525/29–1608), auquel il succéda comme sculpteur de cour des grands-ducs de Médicis à Florence. Fils d’un marchand de marbre de Carrare, il se rendit à Florence en 1592 pour entrer en apprentissage auprès de Giambologna. Comme son maître, il travailla aussi bien le marbre que le bronze, confiant une grande partie de l’exécution technique à des assistants qualifiés. Dès 1599, il fut élu membre de l’Accademia del Disegno et, en 1601, entra au service de la maison du grand-duc Ferdinand Ier. Il supervisa ensuite la réalisation de plusieurs grands monuments équestres destinés à Ferdinand et à différents souverains étrangers, poursuivant cette activité bien après la mort de Giambologna en 1608.
En 1616, Tacca envoya au roi Philippe III d’Espagne un crucifix en bronze, aujourd’hui conservé au monastère de l’Escurial, près de Madrid. Comme l’écrit Watson (p. 228), « l’atelier produisait des ...
... crucifix de différents modèles et dimensions ; ceux signés par Tacca se distinguent par leur naturalisme anatomique ». Ces œuvres n’ont pas encore fait l’objet d’une étude et d’un recensement approfondis, mais l’historien de l’art italien Piero Torriti les évoque avec éloquence en ces termes (1975, pp. 81–82) :
« L’iconographie du Crucifié a fait connaître Tacca dans le domaine de la dévotion religieuse, particulièrement en Toscane, où d’innombrables représentations, presque toujours en bronze, lui sont attribuées, ou plus souvent encore à Giambologna. La plupart sont toutefois l’œuvre de leurs élèves respectifs, certaines étant dues à Ferdinando, le fils de Pietro. Les rares crucifix dont l’attribution à Pietro est certaine reprennent, dans leurs formes, le style classicisant de ses premières œuvres de la fin du XVIe siècle et s’apparentent aux crucifix, plus célèbres encore, de Giambologna. Ils témoignent ainsi d’une pleine adhésion aux formes de la Renaissance toscane et, plus particulièrement dans ce domaine, à celles de Michel-Ange et de son école.
Mais, même dans ces œuvres de dévotion, on retrouve cet élan plastique particulier qui caractérise les meilleurs bronzes de Tacca : une sensibilité à la matière et un soin apporté au modelé des surfaces, rendues souples et fluides pour donner à l’ensemble une plus grande harmonie. On observe, par exemple, comment le sculpteur semble caresser les volumes à la naissance de la hanche et dans le déploiement des épaules, qui se prolongent vers les bras largement ouverts. L’impression de puissance qui émane de ses statues en bronze des Quatre Maures semble ici s’apaiser dans l’abandon du corps supplicié du Christ, sans que l’étude anatomique du nu parfait perde de sa justesse. Cette étude se transforme alors en langage poétique dans la vibration des reliefs du corps, modelés avec une extrême délicatesse et soulignés par la couleur du bronze. »
Le crucifix envoyé en Espagne en 1616, mentionné précédemment, est le premier dont l’attribution à Pietro soit solidement documentée. Le sculpteur l’avait confié à son frère Andrea, prévôt de Massa, afin qu’il le présente au roi en même temps que le monument équestre. Philippe III en fut enchanté. L’œuvre est toujours visible dans la grande sacristie de l’Escurial, dans une niche au-dessus de l’autel de la Santa Forma [fig. 1]. Un autre exemplaire très similaire, mesurant 86,8 × 79 cm et provenant de la collection Piccolomini à Sienne (1954), est aujourd’hui conservé à la National Gallery of Art de Washington [fig. 2].
Un troisième exemplaire, légèrement plus petit, d’une hauteur de 77 cm, surmonte le tombeau de l’archevêque Matteo Rinuccini dans la cathédrale de Pise [fig. 3]. Il était déjà donné comme étant de la main de Pietro Tacca en 1643 (Alessandro da Morrona, Compendio di Pisa illustrata, Pise, 1798, pp. 7–8 ; Roberto Papini, Catalogo di Pisa, Rome, 1912, pp. 93–94, ill.).
Un quatrième exemplaire, de dimensions identiques, est conservé dans la basilique Santa Barbara de Mantoue [fig. 4]. Il pourrait s’agir de celui envoyé en 1621 par Tacca à Ferdinand, fils de Vincent de Gonzague (Tesori, 1974, no 12). Un cinquième se trouve dans l’église San Vigilio à Sienne [fig. 5]. Un autre fut réalisé en 1653 pour la cathédrale de Prato par Ferdinando, le fils de Pietro [fig. 6]. Tous sont reproduits dans l’ouvrage de Torriti.
Concernant les crucifix de plus petites dimensions destinés aux chapelles privées, aucun n’est formellement documenté comme étant de la main de Pietro. Torriti en propose néanmoins une sélection convaincante, dont l’attribution peut être étayée par comparaison avec les exemplaires de plus grandes dimensions documentés. Un crucifix particulièrement expressif, d’une grande finesse de ciselure, autrefois chez le marchand florentin Giovanni Pratesi [fig. 7], présente d’étroites similitudes avec celui de la collection Del Mazza à Florence et celui du maître-autel de l’église Santa Maria in Carignano à Gênes [fig. 8]. Un autre Corpus Christi de ce type constitue l’élément central d’un groupe en bronze représentant le Calvaire, conservé au Museo degli Argenti du palais Pitti à Florence (A.S.E., no 81) [fig. 9].
Tous présentent, comme le présent Corpus Christi, le même déhanchement caractéristique de la hanche gauche du Christ vers la droite du spectateur, la même faible profondeur du corps au niveau de la taille, ainsi que le même agencement complexe du périzonium, noué sur la hanche droite, dont une extrémité passe sous la ceinture avant de se rabattre par-dessus, juste au-dessus du pubis. Ces étroites similitudes permettent d’attribuer la présente figure à la même main, celle de Pietro Tacca.
La présente figure est plus petite que les exemplaires évoqués précédemment : elle ne mesure qu’environ un palmo [22,34 cm] de hauteur, tandis que les autres atteignent généralement quelque 35 cm, voire un mètre. Elle constitue en outre le seul exemple de Christ vivant [Cristo vivo ou semi-vivo] de Pietro Tacca, ce qui, associé à la grande finesse de son modelé et de sa finition, lui confère un intérêt particulier.
Ce modèle fut créé par Giambologna assez tard dans sa carrière, peut-être à la demande de Ferdinand de Médicis, alors cardinal de l’Église catholique, avant son accession au grand-duché en 1587. Il fut reproduit en plusieurs exemplaires, en bronze et en argent, par son collaborateur Antonio Susini. Il est donc particulièrement intéressant d’en découvrir ici une variante délibérée réalisée par Pietro Tacca, rival de Susini dans la production de bronzes à la cour des Médicis à Florence.
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